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La lettre de l'au-delà  


Dans les papiers d'une jeune fille morte au couvent, on a retrouvé ce manuscrit

Examiné et ayant reçu l'imprimatur, il est conforme à la saine Théologie, à l'Évangile

LA LETTRE DE L'AU-DELÀ

J'avais une amie. Nous étions en contact à (...), où nous travaillions l'une à côté de l'autre dans une maison de commerce. Plus tard, Annette se maria et je ne la vis plus. En automne 1937 je passais mes vacances au bord du lac de Garde. Ma mère m'écrivit vers la fin de la deuxième semaine de septembre : "Pense un peu, Annette N. est morte !

Elle s'est tuée dans un accident d'automobile. On l'a enterrée hier au Waldfriedhof" (cimetière du bois).

Cette nouvelle me fit très peur. Je savais qu'Annette n'avait jamais été très chrétienne. Était-elle prête à paraître devant Dieu, qui la rappelait à l'improviste ?

Le matin suivant, j'assistais à la Messe pour elle dans la chapelle des sœurs chez qui je demeurais, priant avec ferveur pour la paix de son âme, et je communiais aussi à son intention. Mais toute la journée j'éprouvais un certain malaise, qui augmenta encore dans la soirée.

Je dormis d'un sommeil agité. À la fin je fus réveillée comme si on frappait violemment à la porte. J'allumais. L'horloge sur la table de nuit marquait minuit dix. Je ne vis personne. On n'entendait aucun bruit dans la maison. Seules les vagues du lac de Garde se brisaient monotones contre les murs de la rive du jardin. On n'entendait pas un souffle.

Je réfléchis un moment pour savoir si je devais me lever. "Ce ne sont que des sornettes, me dis-je résolument, ton imagination est troublée par cette mort". Je me retournais de l'autre côté du lit, récitais quelques Pater pour les âmes du Purgatoire et me rendormis...

Alors je fis un rêve.

Dans ce rêve, je m'étais levée vers six heures du matin pour descendre à la chapelle. En ouvrant la porte de ma chambre, je butais sur un paquet de feuilles éparses. Je les ramassais aussitôt, reconnu l'écriture d'Annette et poussais un cri.

Toute tremblante, je tenais les feuilles à la main. Je me sentais incapable de dire un Pater. J'étais prise à la gorge et j'étouffais. Je m'enfuis au grand air, arrangeais mes cheveux comme je pus, jetais la lettre dans mon sac et quittais la maison. Je pris un sentier qui, partant de la grand-route (la fameuse "Gardesana"), monte parmi les oliviers, les jardins des villas et les broussailles de lauriers.

Le matin se levait, lumineux. D'habitude, tous les cent pas, je m'extasiais devant la vue magnifique qu'on a sur le lac et sur l'île de Garde, belle comme dans une fable. Le bleu profond de l'eau me ranimait. Je contemplais émerveillée la couleur grise du mont Baldo, qui de l'autre côté s'élève lentement de 64 mètres à plus de 2.200 mètres au-dessus du niveau de la mer.

Cette fois, au contraire, je n'accordais plus un regard à tout cela. Au bout d'un quart d'heure, je me laissais tomber machinalement sur un banc appuyé entre deux cyprès, là même où la veille j'avais lu avec tant de plaisir la « Junger Therese » de Federer (« Thérèse, la jeune fille d'âge mûr » de H. Federer - 1923). Alors, pour la première fois, je ressentis que les cyprès étaient les arbres des morts ; ce qu'auparavant, dans les pays du Sud où ils se voient souvent, je n'avais jamais soupçonné.

Je pris la lettre.

La signature manquait, mais c'était très certainement l'écriture d'Annette. Il ne manquait pas même l'ample boucle ornementale des "S" et des "T" dont elle avait pris l'habitude au bureau pour contrarier monsieur Gr. Le style n'était pas le sien, ou tout du moins, elle ne parlait pas comme à son habitude, parce qu'elle savait converser d'une façon extraordinairement aimable et rire de ses yeux célestes. C'était seulement quand nous discutions de questions religieuses qu'elle pouvait devenir venimeuse et prendre le ton dur de cette lettre. Voici qu'en la jugeant ainsi, je subis moi-même l'amertume de son style impitoyable. Cet écrit du monde de l'Au-delà, je le rapporte ici, littéralement comme je l'ai lu alors. Il se présentait ainsi :

« Clara, ne prie pas pour moi ! Je suis damnée ».

Si je te le fais savoir et t'en parle assez longuement, ne crois pas que ce soit par amitié. Ici nous n'aimons personne. Je le fais contre mon gré, en tant que "partie de cette puissance qui veut toujours le Mal et fait le Bien" (Parole de Méphistophélès dans « Faust » de Gœthe.)

En vérité, je voudrais te voir toi aussi aboutir à cet état, où j'ai désormais jeté l'ancre pour toujours. Ne te fâche pas de cette intention. Ici nous pensons tous de la même manière. Notre volonté est pétrifiée dans le mal - ce que vous appelez précisément "le mal". Même lorsque nous faisons quelque chose de "bien", comme moi en ce moment en t'ouvrant les yeux sur l'enfer, ce n'est pas avec une bonne intention.

Te souviens-tu encore qu'il y a quatre ans nous nous sommes connues à (...) ? Tu avais alors 23 ans et cela faisait déjà six mois que tu étais là-bas lorsque j'y arrivais. Tu m'as tirée de quelques embarras ; comme à une débutante tu me donnas de "bons" conseils. Mais que veut dire "bons"?

J'admirais alors ton "amour du prochain". Ridicule ! Ton aide était vanité pure, ce que d'ailleurs je soupçonnais déjà. Ici nous ne reconnaissons rien de bon, chez personne.

La période de ma jeunesse, tu la connais. Je complète ici certaines lacunes. Je n'ai pas été "désirée", et n'aurais même pas dû exister : je fus "un accident". Mes deux sœurs avaient 14 et 15 ans lorsque je vis le jour. Si seulement je n'avais jamais existée ! Si je pouvais maintenant m'anéantir, échapper à ces tourments ! Aucune volupté ne pourrait égaler celle d'abandonner mon existence, comme une robe cendrée qui se perd dans le néant.

Mais il faut que j'existe. Je dois exister comme je me suis faite moi-même : avec une existence gâchée.

Lorsque papa et maman, encore jeunes, ont émigré de la campagne à la ville, l'un et l'autre avaient perdu le contact avec l'Église. C'était mieux comme cela. Ils fréquentèrent des gens étrangers à l'Église. Ils s'étaient connus à une soirée dansante et six mois après "durent" se marier.

Lors de la cérémonie nuptiale, ils reçurent tellement d'eau bénite que Maman s'est mise à assister à la Messe deux fois par an. Mais elle ne m'a jamais appris à prier vraiment. Elle se noyait dans les soucis de la vie quotidienne, quoique nous ne fussions pas dans la gêne.

Les mots prier, messe, eau bénite, église, je les écris avec une répugnance intérieure sans égale.

J'ai horreur de tout cela, comme j'ai horreur de ceux qui fréquentent l'Église et en général de tous les hommes et de tous les êtres. Tout nous tourmente. Chaque connaissance reçue à l'article de la mort, chaque souvenir de choses vécues ou connues est pour nous un feu dévorant. Dans chacun d'eux, en particulier, nous voyons le côté qui était Grâce, Grâce que nous avons méprisée. Quel tourment !

Nous ne mangeons pas, ne dormons pas, ne marchons pas avec les pieds.

Spirituellement enchaînés, nous regardons hébétés "avec des hurlements et des grincements de dents" la vie que nous avons gâchée : haïssant et torturés ! M'entends-tu ? Nous buvons la haine comme l'eau  Nous, ici, nous buvons la haine comme de l'eau. Même entre nous.

Surtout, surtout, nous haïssons Dieu. Je dois t'éclairer là-dessus : Les bienheureux au Ciel ne peuvent que l'aimer, parce qu'ils le voient sans voile, dans son éblouissante beauté. Cela les béatifie à un point qu'il est impossible de décrire. Nous, nous le savons et cette connaissance nous rend fous. Les hommes sur la terre, qui connaissent Dieu à la lumière de la nature et de la Révélation, peuvent l'aimer, mais ils n'y sont pas contraints. Le croyant (j'écris cela en grinçant des dents) qui médite et contemple le Christ en Croix, les bras étendus, finira par l'aimer. Mais celui à qui Dieu se présente seulement dans l'ouragan, comme le juste vengeur qui fut un jour rejeté par lui (et c'est notre cas), celui-là ne peut que le haïr. Avec toute la violence de sa volonté mauvaise, éternellement. En vertu de sa libre décision d'être séparé de Dieu : décision dans laquelle, en mourant, nous avons rendu l'âme et que même maintenant nous ne renions pas, et n'aurons jamais l'intention de renier.

Comprends-tu maintenant pourquoi l'enfer dure éternellement ? Parce que notre obstination ne nous quittera jamais.

Contre mon gré, j'ajoute que Dieu est miséricordieux même envers nous. Je dis bien "contre mon gré". Car, même si j'écris volontairement cette lettre, il ne m'est pas pour autant permis de mentir, comme je le voudrais tant. Je mets sur le papier beaucoup de choses contre ma volonté. Même la fureur des injures que je voudrais vomir, je dois l'étouffer.

Dieu fut miséricordieux en ne nous laissant pas aller sur la terre jusqu'au bout de notre volonté mauvaise, comme nous étions prêts à le faire. Cela aurait augmenté nos fautes et nos peines. II nous fit mourir avant l'heure, comme moi, ou fit intervenir d'autres circonstances adoucissantes.

Maintenant, il se montre miséricordieux en ne nous obligeant pas à nous rapprocher de Lui plus que nous ne le sommes dans ce lieu infernal et lointain ; cela diminue nos tourments. Chaque pas qui me rapprocherait de Dieu me causerait une souffrance plus grande que s'il me rapprochait d'un brasier.

Tu as eu peur un jour, lorsque pendant une promenade je te racontais les paroles de mon père un peu avant ma première Communion : "Ma petite Annette, tâche de te faire offrir une belle robe, le reste est du bluff et de l'imposture." Devant ta peur, j'ai failli avoir honte. Maintenant j'en ris.

La seule chose intelligente dans cette imposture, c'était de ne pas admettre les enfants à la communion avant l'âge de douze ans. À ce moment-là, j'avais eu le temps de prendre goût au poison des divertissements du monde, je mettais sans trop de scrupules les choses religieuses dans un placard et n'attachais pas grande importance à la première Communion.

Que beaucoup d'enfants aujourd'hui fassent leur première communion à sept ans nous met en fureur. Nous faisons tout pour faire croire aux gens que les enfants n'ont pas une connaissance suffisante. Notre but est qu'ils commettent d'abord quelques péchés mortels. Alors la pastille blanche ne fait plus en eux les grands dégâts qu'elle accomplit lorsque leurs cœurs vivent encore dans la foi, l'espérance et la charité (Pouah ! ces trucs !) reçues au baptême. Te souviens-tu que j'avais déjà soutenu sur terre la même idée ?

J'ai fait mention de mon père. Il se disputait souvent avec maman. Je n'y fis allusion que rarement devant toi ; j'en avais honte. Chose ridicule que la honte du mal ! Pour nous ici tout se vaut. Mes parents ne dormaient même plus ensemble ; je couchais avec Maman, Papa dans la chambre à côté, où il pouvait rentrer librement à toute heure. Il buvait beaucoup, gaspillait le patrimoine. Mes sœurs travaillaient comme employées et disaient avoir besoin de l'argent qu'elles gagnaient. Maman commença à travailler pour gagner sa vie aussi. Pendant sa dernière année, Papa battait souvent Maman quand elle ne voulait rien lui donner. Il fut au contraire toujours affectueux avec moi.

Un jour (je te l'ai raconté, tu as été choquée par mon caprice... de quoi n'as-tu pas été choquée à mon sujet ?), il dut rapporter au marchand deux fois de suite des chaussures dont la forme et les talons n'étaient pas assez modernes à mon goût. [n.d.l.r. - les détails précédents au sujet du père d'Annette et l'épisode suivant des faits ont été confirmés.]

La nuit où mon père fut frappé d'apoplexie, il se produisit quelque chose que je n'ai jamais réussi à te conter par crainte de ta réaction. Maintenant tu dois savoir. C'est important, parce que pour la première fois je fus assaillie par l'esprit qui me tourmente actuellement.

J'étais dans la chambre de ma mère, qui dormait d'un profond sommeil. Tout à coup je m'entendis appeler par mon nom. Une voix inconnue me dit : "Qu'arrivera-t-il si ton père meurt ?" Je ne l'aimais plus depuis qu'il brutalisait ma mère ; d'ailleurs, je n'aimais déjà plus personne, j'étais seulement attachée à certaines gens qui me témoignaient de la bienveillance. L'amour gratuit, qui n'attend pas de récompense sur la terre, n'existe que chez les âmes en état de grâce. Et je n'y étais pas.

Je répondis à cette question imprévue, sans chercher d'où cela venait : "II ne va pas mourir !" Après un bref silence, de nouveau la même question se fit clairement entendre. "Mais il ne va pas mourir !" sortit encore de ma bouche, brusquement.

Pour la troisième fois il me fut demandé : "Qu'arrivera-t-il si ton père meurt ?" Je revis Papa rentrant souvent à la maison plutôt ivre, faisant du tapage, maltraitant Maman, et nous mettant dans une position humiliante devant les autres. Du coup je m'écriais en colère : "C'est bien fait pour lui !"

Alors, tout se tut.

Le matin suivant, quand maman voulut mettre en ordre la chambre de mon père, elle trouva la porte fermée à clef. Vers midi on l'enfonça. Mon père, à moitié nu, gisait sur le lit, mort. En allant chercher de la bière à la cave, il avait dû avoir un malaise. Il était malade depuis longtemps. (Ainsi Dieu aurait suspendu à la prière de sa fille, envers qui cet homme, d'une certaine manière, avait tout de même été bon, une dernière chance de se convertir ?) - Parenthèse du manuscrit.

Mme K. et toi m'aviez persuadée d'entrer dans l'Association des Jeunes. Les jeux m'amusaient. Comme tu le sais, j'ai tout de suite eu un rôle d'animatrice, cela me convenait. Les promenades aussi me plaisaient. Je me laissais même entraîner quelquefois à me confesser et à communier. À vrai dire, je ne trouvais rien à confesser. Mes pensées et mes paroles n'avaient pas d'importance à mes yeux. Quant aux péchés plus graves, je n'étais pas encore assez corrompue pour les commettre.

Un jour, tu me lanças cet avertissement : "Annette, si tu ne pries plus, tu vas à ta perte !"

Effectivement je ne priais guère, et seulement avec répugnance. Aujourd'hui je sais que malheureusement tu avais raison. Tous ceux qui brûlent en enfer n'ont pas prié, ou pas assez. La prière est le premier pas vers Dieu, le pas décisif. Spécialement la prière à la Mère du Christ, dont nous, nous ne prononçons jamais le nom. La dévotion envers Elle arrache au démon d'innombrables âmes, que le péché lui aurait livrées infailliblement.

Je continue ce récit en écumant de colère, et sous la contrainte. Prier est la chose la plus facile que l'homme puisse faire sur la terre. Et c'est justement à cette chose très facile que Dieu a lié le salut de chacun. À celui qui prie avec persévérance, Il donne petit à petit tant de lumière, le fortifie d'une telle manière, qu'à la fin même le pécheur le plus embourbé peut se relever définitivement, même s'il est enfoncé dans la vase jusqu'au cou.

Dans les dernières années de ma vie je n'ai plus prié comme j'aurais dû, et ainsi je me suis privée des grâces sans lesquelles personne ne peut être sauvé.

Ici nous ne recevons plus aucune grâce. Et même si Dieu nous en offrait, nous les refuserions avec cynisme. Toutes les fluctuations de l'existence terrestre ont pris fin dans cette autre vie. Chez vous sur terre, l'homme peut passer de l'état de péché à l'état de grâce, puis retomber dans le péché. Souvent par faiblesse, parfois par malice. Avec la mort toutes ces montées et descentes prennent fin, parce qu'elles ont leur racine dans l'imperfection de la liberté humaine. Désormais nous avons atteint le terme.

Au fur et à mesure que les années passent, les changements deviennent plus rares. Il est vrai que jusqu'à la mort on peut toujours se tourner vers Dieu ou lui tourner le dos. Cependant, comme entraîné par le courant, l'homme, à l'heure du trépas, avec le peu de volonté qui lui reste, se comporte selon le pli adopté pendant sa vie. L'attitude bonne ou mauvaise devient une seconde nature qui l'entraîne avec elle.

C'est ce qui arriva aussi pour moi. Depuis des années je vivais loin de Dieu. À cause de cela, au moment du dernier appel de la Grâce, je me décidais contre Lui. Ce ne sont pas des péchés fréquents qui me furent fatals, mais d'avoir repoussé la grâce de la conversion.

Tu m'as plusieurs fois exhortée à écouter des sermons et à lire des livres de piété. "Je n'ai pas le temps" était ma réponse habituelle. Il n'en fallait pas plus pour alimenter mon doute profond ! Je dois d'ailleurs constater ceci : les choses en étant à ce point peu avant ma sortie de l'Association des Jeunes, il m'aurait été extrêmement difficile de changer de voie. Je me sentais incertaine et malheureuse, mais un mur se dressait devant ma conversion.

Tu ne sembles pas t'en être doutée. Tu voyais cela d'une manière si simple le jour où tu m'as dit : "Mais fais donc une bonne confession, Annette, et tout s'arrangera !" Je sentais que c'était vrai, qu'une bonne confession m'aurait libérée ; mais le monde, le démon et la chair me tenaient déjà trop solidement dans leurs griffes.

Je n'ai jamais cru à l'influence du démon. Aujourd'hui je témoigne de sa puissante influence sur les personnes qui se trouvent dans la condition où je me trouvais. Seules beaucoup de prières, celles des autres et les miennes, avec des sacrifices et des souffrances, auraient pu m'arracher à lui, et seulement petit à petit.

S'il y a peu de possédés visibles, les possédés invisibles sont légion. Le démon ne peut pas ôter la liberté à ceux qui se mettent sous son influence, mais en châtiment de leur apostasie quasi systématique, Dieu permet que le "Malin" pénètre en eux.

Je hais aussi le démon. Pourtant il me plaît, parce qu'il cherche à vous faire tomber : lui et ses satellites, les esprits tombés avec lui aux origines. Ils se comptent par millions. Ils errent par toute la terre, aussi denses qu'un essaim de moucherons, et vous ne vous en rendez même pas compte. Ce n'est pas à nous les réprouvés de vous tenter ; c'est le rôle des esprits déchus. En fait cela augmente encore plus leur tourment, chaque fois qu'ils entraînent en enfer une âme humaine. Qu'est-ce que la haine ne fait pas faire !

Bien que j'aie marché dans des sentiers éloignés de Dieu, Il me poursuivait. Je préparais la voie à la grâce par des actes de charité naturelle, que je faisais assez souvent par l'inclination de mon tempérament. Parfois Dieu m'attirait dans une église. Alors je sentais comme une nostalgie. Lorsque je soignais Maman malgré la fatigue du bureau pendant la journée, et d'une certaine manière me sacrifiais vraiment, ces appels de Dieu agissaient puissamment.

Une fois, à l'église de l'hôpital où tu m'avais amenée pendant la pause de midi, il m'arriva quelque chose qui me mit à un millimètre de la conversion : je pleurais ! Mais les plaisirs et les soucis du monde passèrent comme un torrent sur la grâce, et le bon grain fut étouffé par les ronces et les épines. En déclarant que la religion est une question de sentiment, comme on disait au bureau, je jetais au panier avec les autres cet appel suprême de la grâce.

Une fois tu me grondas, parce qu'au lieu de faire une vraie génuflexion j'esquissais une révérence désinvolte, pliant à peine les genoux. Tu y vis une négligence paresseuse. Tu n'eus même pas l'air de soupçonner que je ne croyais déjà plus à la présence réelle. Maintenant j'y crois, mais d'une foi purement naturelle, comme on croit à l'orage quand on en voit les effets.

Entre-temps, je m'étais fabriqué une religion à ma sauce. Je croyais à la réincarnation, comme tout le monde au bureau, l'âme en renaissant dans un autre individu après la mort, indéfiniment. La question de l'au-delà recevait une réponse inoffensive et cessait d'être angoissante.

Pourquoi ne m'as-tu jamais rappelé la parabole du mauvais riche et du pauvre mendiant Lazare, où le narrateur, le Christ, envoie immédiatement après la mort, l'un en enfer, l'autre au paradis ?... D'ailleurs qu'aurais-tu obtenu ? Rien de plus qu'avec tes autres discours de bigote !

Petit à petit je me fabriquais une idole, suffisamment élevée pour s'appeler Dieu ; suffisamment lointaine pour que je n'aie pas à entretenir de relations avec Lui ; assez vague pour que, au besoin, sans cesser de me dire catholique, elle devienne semblable au Dieu du panthéisme, ou à un Dieu inaccessible et coupé du monde. Ce Dieu n'avait ni paradis à offrir ni enfer à infliger. Je le laissais en paix et II me laissait en paix : tel était mon culte envers lui. "Nous croyons volontiers ce qui nous plaît". Au cours des ans, je restais assez sûre de ma religion. De cette façon, c'était vivable. Une seule chose aurait pu me briser la nuque : une longue et profonde souffrance. Et cette souffrance ne vint pas. Comprends-tu maintenant ce que signifie : "Dieu châtie ceux qu'Il aime ?"

Un dimanche de juillet, l'association des jeunes organisa une promenade à (...). La promenade m'aurait bien plu, mais tous ces discours insipides, vos manières de bigotes !

Une autre "icône", bien différente de la Vierge de (...), se dressait depuis peu sur l'autel de mon cœur : le séduisant Max N. du magasin d'à côté.

Peu de temps auparavant nous avions plaisanté ensemble. Ce dimanche-là, justement, il m'avait invitée à une promenade. Sa maîtresse en titre était malade à l'hôpital. Il avait compris que j'avais jeté les yeux sur lui. Quant à l'épouser, je n'y pensais pas encore. Il était de condition aisée, mais se comportait trop galamment avec toutes les filles. Jusqu'alors, je voulais un homme pour moi toute seule. Non seulement épouse, mais seule épouse. J'ai toujours eu, en effet, un certain code naturel de conduite. (C'est vrai ! Annette, avec toute son indifférence religieuse, avait quelque chose de noble dans sa conduite. La pensée que même des personnes "bien élevées" puissent aller en enfer m'épouvantait, alors qu'elles sont assez "mal élevées" pour échapper à Dieu).

Lors de cette promenade, Max se prodigua en gentillesses. Eh oui ! Nous ne tenions pas des discours de curé, comme vous autres. Le jour suivant au bureau, tu me reprochas de n'être pas venue avec vous à (...). Je te racontais notre promenade. Ta première question fut : "As-tu été à la messe ? - Tu es bête ! Comment aurais-je pu, le départ étant à six heures ?"

Tu te souviens encore comment j'ajoutais, excédée : "Le bon Dieu n'est pas aussi mesquin que vos curés !" Aujourd'hui je dois le confesser : Dieu, bien qu'il soit infiniment "bon", pèse les choses avec plus de précision que tous les prêtres.

Après cette première sortie avec Max, je vins encore une fois à l'association, pour Noël. Quelque chose me poussait à revenir. Mais intérieurement, j'étais déjà loin. Cinéma, danses, sorties, alternaient sans trêve. Max et moi, nous nous disputions quelquefois, mais j'ai toujours su le rattraper et le rattacher à moi. Ma rivale fut très désagréable : sortie de l'hôpital, elle se comporta comme une furie. En fait ce fut une chance pour moi : ma noble sérénité fit grande impression sur Max, qui finit par me donner la préférence. J'avais su la lui rendre odieuse en restant calme : extérieurement objective, intérieurement pleine de poison. De tels sentiments et un tel comportement préparent excellemment pour l'enfer. Ils sont diaboliques au sens strict du mot.

Pourquoi je te raconte cela ? Pour expliquer comment je me détachais définitivement de Dieu.

Non pas, d'ailleurs, que Max et moi ayons souvent poussé l'intimité jusqu'à ses limites extrêmes. Je comprenais que je me serais rabaissée à ses yeux en me donnant à lui avant l'heure : c'est pourquoi je sus me retenir. Mais de soi, chaque fois que je le croyais utile, j'étais toujours prête à tout. Il fallait que je conquière Max. Pour cela rien ne serait trop cher. De plus, petit à petit nous étions arrivés à nous aimer vraiment, ayant tous les deux plusieurs qualités précieuses entretenant une estime réciproque. J'étais habile, capable, de compagnie agréable. Ainsi je tenais Max solidement en main et je réussis, au moins pendant les derniers mois avant le mariage, à le garder pour moi seule.

En cela consista mon apostasie : élever une créature au rang d'idole. Cela ne peut se réaliser nulle part aussi parfaitement que dans l'amour d'une personne du sexe opposé, lorsque cet amour reste embourbé dans le temporel. C'est ce qui fait son charme, son stimulant et son poison. "L'adoration" que je vouais à moi-même dans la personne de Max devint pour moi religion vécue.

À cette époque, au bureau, je me déchaînais et déversais mon venin contre ceux qui fréquentent les églises et les prêtres, les indulgences, la récitation du rosaire et autres bêtises.

Tu as cherché plus ou moins habilement à défendre ces choses, sans soupçonner apparemment qu'au fond il ne s'agissait pas de cela. Je cherchais plutôt un alibi contre ma conscience : j'avais encore besoin d'un tel alibi pour justifier mon apostasie. Au fond j'étais en pleine révolte contre Dieu. Tu ne le compris pas ; tu me croyais encore catholique. D'ailleurs je revendiquais ce titre, je payais le denier du culte. Une certaine "contre-assurance", pensais-je, ne peut pas nuire.

Parfois, peut-être, tes réponses ont fait mouche. Mais elles n'avaient pas de prise, parce qu'il ne fallait pas qu'elles en aient. À cause de ces relations faussées, la souffrance de notre rupture fut légère lorsque nous nous séparâmes au moment de mon mariage.

Avant la cérémonie, je me confessais et communiais encore une fois. C'était obligatoire. Mon mari et moi pensions sur ce point de la même façon : pourquoi ne pas accomplir cette formalité comme les autres ?

Vous appelez sacrilège une telle communion. Eh bien, après cette communion "indigne", ma conscience fut laissée plus tranquille. D'ailleurs ce fut la dernière.

Notre vie conjugale se passait en général en parfaite harmonie. Nous étions du même avis sur tout. Même sur le refus du fardeau des enfants. Mon mari aurait bien voulu en avoir un, pas plus : je sus l'en dissuader. Vêtements, meubles de luxe, thés, sorties, voyages en auto et distractions de ce genre comptaient plus que tout. Ce fut une année de plaisirs terrestres, entre mon mariage et ma mort subite.

Tous les dimanches nous sortions en voiture, ou visitions mes beaux-parents (maintenant j'avais honte de ma mère). Ils vivaient à la surface, comme nous. Intérieurement, bien sûr, je ne me sentis jamais heureuse, même si extérieurement je riais. Il y avait toujours en moi quelque chose d'indéfinissable qui me rongeait.

J'aurais voulu que tout soit fini après la mort (le plus tard possible bien entendu). Mais il est vrai, comme je l'avais entendu dans un sermon étant petite, que Dieu récompense chaque bonne œuvre que l'on accomplit. Lorsqu'il ne pourra pas la récompenser dans l'autre vie, il le fait sur la terre : j'héritais à l'improviste de la tante Lotte. Par ailleurs, mon mari réussit dans son travail, et fut très bien payé. Je pus arranger ma nouvelle maison d'une manière charmante.

La religion n'envoyait plus que de loin une lumière pâle, faible et incertaine. Les cafés, les hôtels où nous allions pendant les voyages, ne portaient certainement pas à Dieu. Tous ceux qui fréquentent ces endroits vivaient comme nous, de l'extérieur vers l'intérieur, non de l'intérieur vers l'extérieur.

Si en vacances nous visitions des cathédrales, nous cherchions à jouir de leur beauté artistique. Le souffle religieux qu'elles nous inspiraient encore, spécialement les cathédrales romanes et gothiques, je savais le neutraliser en critiquant des détails secondaires : un frère convers maladroit ou sale, le "scandale" des moines qui voulaient passer pour pieux tout en vendant des liqueurs, l'éternel carillon pendant les offices, pour faire des sous...

De cette façon je sus toujours chasser la Grâce quand elle frappait. Je donnais libre cours à ma mauvaise humeur, en particulier devant les représentations médiévales de l'enfer, où le démon rôtit les âmes dans des braises rouges et incandescentes, tandis que ses compagnons aux longues queues lui amènent de nouvelles victimes.

Clara ! L'enfer, on peut se tromper en le dessinant, mais on n'exagère jamais ! Le feu de l'enfer, je l'ai toujours pris comme cible d'une manière privilégiée. Tu sais comment une fois, au cours d'une dispute à ce sujet, je tins une allumette sous ton nez et dis sarcastiquement : "Il a cette odeur ?" Tu éteignis la flamme en vitesse.

Ici personne ne l'éteint.

Moi, je te dis : le feu dont parle la Bible ne signifie pas le "tourment de la conscience". Le feu, c'est du feu ! Il faut prendre à la lettre ce que Lui-même a dit : "Loin de moi, maudits, dans le feu éternel !" À la lettre ! "Comment l'esprit peut-il être atteint par un feu matériel ?" demanderas-tu. Comment ton âme peut-elle souffrir lorsque tu te brûles les doigts ? L'âme ne brûle pas, et pourtant quelle douleur ! D'une manière analogue, ici nous sommes spirituellement liés au feu, selon notre nature et nos facultés. Notre âme est privée de ses ailes ; nous ne pouvons penser ni ce que nous vouons, ni comme nous le voulons.

Ne lis pas ces lignes bêtement : cet état qui ne vous dit rien, à vous autres, brûle sans me consumer. Mais notre plus grand tourment consiste à savoir avec certitude que nous ne verrons jamais Dieu. Comment cela peut-il nous tourmenter tellement, alors que sur terre cela nous laissait indifférents ? Tant que le couteau reste sur la table, il nous laisse indifférent : on voit bien qu'il est affilé, mais on ne le sent pas. Plonge ce couteau dans la chair et tu te mettras à hurler. Maintenant nous sentons la perte de Dieu ; avant nous la pensions seulement.

Toutes les âmes ne souffrent pas également. Plus on a péché avec une méchanceté systématique, plus lourdement pèse la perte de Dieu, et plus on est opprimé par la créature dont on a abusé. Les catholiques souffrent plus que les autres, parce qu'ils ont reçu et foulé aux pieds plus de grâces et de lumières. Celui qui a su davantage souffre davantage que celui qui savait moins. Celui qui pécha par malice souffre d'une manière plus aiguë que celui qui tomba par faiblesse.

Mais personne ne souffre plus que ce qu'il a mérité. Ah ! si seulement ce n'était pas vrai, j'aurais un motif de haïr !

Tu me dis un jour que personne ne va en enfer sans le savoir : cela aurait été révélé à une sainte. D'abord je m'en moquais, puis je m'abritais derrière : "J'aurais le temps de me reprendre", pensais-je secrètement.

Or, cette parole est vraie.

À l'heure de ma mort, je ne connus pas l'enfer tel qu'il est : aucun mortel ne le connaît. Mais j'en ai eu pleine conscience : "Si tu meurs, tu vas dans l'autre monde droit comme une flèche contre Dieu. Tu en supporteras les conséquences". Mais je ne fis pas demi-tour, entraînée comme je l'ai dit par la force de l'habitude. Poussée par la conformité à leur passé, les hommes en vieillissant s'enfoncent toujours plus dans la même direction.

Voici maintenant le récit de ma mort :

Il y a une semaine (selon votre temps, car pour la souffrance je pourrais dire que je brûle depuis dix ans), nous fîmes une sortie le dimanche - ma dernière sortie. Le jour était radieux, jamais je ne m'étais sentie aussi bien. Je fus envahie par un sinistre sentiment de bonheur qui dura toute la journée.

Au retour, mon mari fut aveuglé à l'improviste par une voiture arrivant à toute vitesse. Il perdit le contrôle. "Jesses" (Jésus en allemand), ce cri sortit de ma bouche avec un frisson. Non pas une prière, mais un cri. Une douleur déchirante m'envahit (une bagatelle comparée à ma douleur actuelle). Puis je perdis conscience.

Comme c'est étrange ! Ce matin-là était née en moi, d'une manière inexplicable, cette pensée : "Tu pourrais aller encore une fois à la messe." Elle résonnait comme une imploration. Clair et résolu, mon "non" trancha net le fil de ces pensées : "II faut en finir une fois pour toutes avec ces choses. Je prends sur moi toutes les conséquences."

Maintenant je les subis. Ce qui arriva sur terre après ma mort, tu le sais. Le destin de mon mari, celui de ma mère, ce qui arriva à mon cadavre et le déroulement de mes obsèques me sont connus dans tous leurs détails au moyen des connaissances naturelles que nous avons ici. Ce qui se passe sur la terre, nous ne le voyons que d'une manière nébuleuse : mais ce qui nous touche de près de quelque manière, nous le connaissons. Ainsi je vois même le lieu où tu séjournes.

Je sortis du noir brusquement à l'instant du trépas. Je me vis inondée par une lumière éblouissante, à l'endroit même où gisait mon cadavre. Cela se passe comme au théâtre lorsqu'on éteint la salle : le rideau s'ouvre sur une scène imprévisible, affreusement lumineuse - la scène de ma vie. Comme dans un miroir, je vis mon âme, je vis les grâces foulées aux pieds, depuis ma jeunesse jusqu'au dernier "non" à Dieu.

Je me sentis comme un assassin auquel on présenterait sa victime, exsangue : "Me repentir ? Jamais ! - Avoir honte ? Jamais !" Cependant je ne pouvais pas résister au regard de ce Dieu que j'avais rejeté. Il ne me restait qu'une seule chose à faire : fuir. Comme Caïn s'enfuit d'Abel, ainsi mon âme fut chassée au loin à la vue de cette horreur.

Ce fut le jugement particulier. Le Juge invisible dit : "Loin de moi !". Alors mon âme, comme une ombre jaune de soufre, se précipita dans le lieu de l'éternel tourment.

Ainsi se terminait la lettre envoyée par Annette depuis l'enfer. Les dernières "paroles" étaient presque illisibles, tant elles étaient déformées. La lettre même, quant à elle, se réduisit en cendres entre mes mains…

Alors, après l'âpre accent de ces lignes que j'avais cru lire, résonna doucement un bruit venant de la campagne. Je me réveillais en sursaut. J'étais encore au lit dans ma chambre. Par la fenêtre la lumière matinale pénétrait, tandis que de la paroisse arrivait le son de l'Angélus. Je ne réalisais pas encore ce qui m'était advenu, mais jamais je ne ressentis un tel réconfort de l'Angélique Salutation. Lentement, je récitais les trois Ave Maria. « Pour toi, me fut-il fortement inspiré, il faut te tenir attachée à la Mère Bénie du Seigneur : tu dois honorer filialement Marie si tu ne veux pas subir le sort d'une âme qui ne verra jamais Dieu. »

Encore tremblante après cette terrible nuit, je me levais, m'habillais en hâte et courus en bas par l'escalier dans la chapelle de la maison. Le cœur me battait jusque sous la gorge. Les quelques hôtes agenouillés près de moi me regardèrent ; mais peut-être pouvaient-ils penser que j'étais excitée pour avoir ainsi descendu l'escalier en courant. Une brave dame de Budapest, plutôt âgée, éprouvée par la souffrance, grêle comme un enfant, myope, maigre, expérimentée dans les choses spirituelles et fervente dans le service du Seigneur, durant l'après-midi, dans le jardin me dit en souriant : « Mademoiselle, Jésus ne veut pas être servi avec si grand empressement ! » Mais ensuite elle s'aperçut que quelque chose d'autre m'avait agitée et m'agitait encore. Me calmant elle ajouta : « Ne vous troublez pas ! ». Connaissez-vous la strophe de Sainte Thérèse ? Ne vous troublez pas. Ne vous effrayez pas, tout passe, Dieu seul ne change pas. La Patience arrive à tout. À qui possède Dieu, rien ne manque, Dieu seul suffit. Pendant qu'elle me disait doucement ces paroles lentement et sans vouloir instruire, il me parut qu'elle lisait dans mon âme : « Dieu seul suffit ! ». Oui, Lui seul doit me suffire, ici-bas et là-haut. Je ne veux pas aller en enfer. Je veux Le posséder un jour, quelque sacrifice qu'il puisse m'en coûter.

 

IMPRIMATUR

E Vicariatu Urbi, die 9-IV-1952

Aloysius Traglia

Archiep. us Caesarien. Vicesgerens

Ex parte Ordinis nihil obstat quominus imprimatur.

Romae

, 2 nov. 1952


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